Libérer la valeur de la donnée dans l’agriculture | Eleven

Libérer la valeur de la donnée dans l’agriculture31 janvier 2022

Innovation

Libérer la valeur de la donnée dans l’agriculture de plein air nécessite à la fois de réduire les coûts technologiques et de trouver de bonnes stratégies de marché.

Sur l’ensemble de leur vie, les agriculteurs bénéficient d’un nombre limité de cycles culturaux et de saisons (environ 60 ans pour les agriculteurs qui passent leur vie à cultiver) pour comprendre les différentes dynamiques agronomiques de leurs parcelles, acquérir de l’expérience et adapter leurs pratiques au fil du temps. Face à ce nombre limité d’essais se dresse une gamme étendue de paramètres sur lesquels agir pour augmenter les rendements : niveau d’irrigation, dose d’engrais, dose de produits phytosanitaires, compaction du sol, ensoleillement, synergies entre cultures, etc. Le nombre infini de ces combinaisons fait de la prise de décision en agriculture une tâche très complexe. En plus de cette complexité, les agriculteurs doivent produire davantage pour satisfaire une demande alimentaire croissante (qui atteindra 8,5 milliards d’individus à nourrir d’ici 2030 selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) tout en faisant face à un nombre croissant de défis (par exemple l’épuisement des sols, le stress hydrique, les contraintes juridiques et environnementales, les prix élevés des intrants, etc.)

Cette complexité est également aggravée par la nature imprévisible et incontrôlable de la plupart des paramètres avec lesquels les agriculteurs doivent composer, notamment la météo, ce qui implique que les mêmes choix de culture et de gestion ne conduisent pas toujours aux mêmes rendements. Cette imprévisibilité peut être supprimée dans l’agriculture en environnement contrôlé (par exemple, l’agriculture verticale ou l’agriculture en serre), mais reste un problème majeur pour les cultures de plein air, qui représentent toujours l’écrasante majorité des surfaces cultivées dans le monde.

AG de précision et AgTech : la promesse d’une complexité contrôlée

Cette complexité, historiquement abordée par l’expérience transgénérationnelle et le savoir-faire agronomique, peut désormais être appréhendée grâce aux multiples innovations technologiques de l’agriculture de plein air. Ces innovations permettent aux agriculteurs de collecter de la donnée sur leur environnement agricole immédiat (par exemple, les champs, les cultures, la météo, etc.) et d’en tirer des informations précises sur les besoins de leurs cultures afin d’augmenter les rendements tout en optimisant l’allocation des ressources au niveau de la plante. L’émergence combinée de ces technologies de la donnée est généralement désignée sous le nom d' »agriculture de précision », actuellement portée par une grande variété d’acteurs et de technologies.

Ces technologies apportent la promesse de soutenir les agriculteurs dans leur processus de décision et leurs opérations quotidiennes en les aidant à choisir les meilleures combinaisons parmi tous les paramètres dont ils doivent tenir compte (par exemple, quelle quantité d’intrants dois-je épandre ? combien de fois dois-je labourer ? etc.) Un cas d’utilisation largement adopté de l’agriculture de précision est par exemple l’automatisation de la modulation de la coupe des sections et de la pulvérisation. Basée sur de la donnée de géolocalisation, cette technique permet de relier un système de localisation GPS à des pulvérisateurs de produits phytosanitaires ou à des semoirs afin d’éviter le surdosage de zones pendant les travaux des champs. Selon Arvalis (un institut agricole français), cette technique peut représenter jusqu’à 10-23€/ha d’économies de produits phytosanitaires selon la culture et l’exploitation considérées. De nombreuses technologies et outils d’aide à la décision sont disponibles depuis plusieurs années pour aider les agriculteurs à mieux gérer leurs exploitations. Cependant, malgré leur visibilité et leur présence de longue date dans les salons agricoles, ces technologies sont aujourd’hui encore inégalement adoptées par les agriculteurs. Si les stations météorologiques locales et les systèmes GPS de base semblent avoir trouvé leur chemin vers la majorité des exploitations, les technologies et techniques plus sophistiquées telles que la modulation parcellaire (par exemple, modifier les intrants et les travaux au niveau de la plante en fonction des cartes d’hétérogénéité des parcelles) restent encore l’exclusivité d’un nombre limité d’exploitations modernes.

Les obstacles à l’adoption des technologies et les spécificités commerciales d’un secteur fragmenté

Plusieurs facteurs freinent l’adoption plus large des technologies agricoles et d’agriculture de précision, dont celles exploitant la donnée, qui sont autant liés à des enjeux financiers qu’à des questions de mise sur le marché.

Le premier facteur entravant l’innovation est l’hétérogénéité des parcelles et leur faible comparabilité. Contrairement à l’agriculture en intérieur où les conditions de culture sont contrôlées et reproductibles quelle que soit la géographie considérée, la diversité agronomique des parcelles en extérieur est infinie et complique la production de démonstrations universelles de retour sur investissement pour les fournisseurs de technologies. La « charge de la preuve » doit être administrée plusieurs fois et à grande échelle pour prouver la valeur d’une innovation technologique aux agriculteurs. Pour l’instant, beaucoup d’entreprises AgTech démontrent leur valeur sur la base de cas d’utilisation, limitant leur pouvoir de conviction à des conditions spécifiques et locales.

Au-delà de cette démonstration de valeur parfois difficile, les technologies AgTech représentent toujours des coûts d’investissement élevés pour la plupart des agriculteurs. Face à ces coûts, le retour sur investissement peut parfois s’avérer incertain pour les agriculteurs de plein air, principalement en raison de la nature incontrôlable et imprévisible des principaux facteurs de croissance tels que la météo, réduisant la capacité à reproduire avec certitude le même résultat avec les mêmes paramètres d’une année sur l’autre, malgré un équipement technologique important.

Enfin, le manque d’accompagnement et de formation des agriculteurs peut également freiner l’adoption des technologies. Si les agriculteurs constituent un public particulièrement connecté et favorable à l’innovation (par exemple, 71% des agriculteurs possèdent un smartphone et 72% d’entre eux ont au moins une application agricole), ils ont également un métier complexe et contraint par le temps. Face à ce temps limité pouvant être consacré à la veille technologique, le paysage AgTech et sa multitude d’offres est encore trop fragmenté pour être facilement appréhendé, ce qui ralentit l’adoption des technologies.

Les leviers actionnables pour favoriser l’adoption de l’innovation dans le secteur de l’AG

Cependant, les difficultés mentionnées ci-dessus peuvent toutes être abordées et partiellement surmontées, grâce à des leviers à la fois techniques et commerciaux. Les démonstrations de valeur technologique doivent d’abord être réalisées à grande échelle et multipliées au niveau local afin de dépasser le potentiel limité de génération de confiance des expériences au niveau de la parcelle. Ces démonstrations à grande échelle, proches des agriculteurs, peuvent être réalisées grâce à des partenariats avec des relais locaux afin de générer de la confiance. De telles démonstrations ont par exemple été réalisées en Bretagne, où la coopérative agricole Terrena a réalisé un test AB de sa technologie de modulation sur 4000 parcelles, en partenariat avec la fédération des CUMA de Bretagne Ille Armor.

Au-delà de cet enjeu de confiance et de démonstration de valeur, plusieurs pistes peuvent être envisagées pour modérer le coût des technologies. Une plus grande sobriété peut être intégrée by-design dans les innovations pour construire des offres technologiquement agiles. Plusieurs cas d’usage pourraient par exemple être déployés en exploitant la donnée et la puissance de calcul de matériels déjà largement déployés au sein des exploitations agricoles, comme les smartphones ou les tracteurs (à condition de nouer des partenariats avec les équipementiers). De même, Kuhn a développé une application gratuite pour smartphone (« Kuhn Easy Maps ») afin d’aider les agriculteurs à naviguer dans leur champ et à éviter les chevauchements pendant les travaux de pulvérisation.

Dans l’autre sens, l’automatisation de certaines technologies peut aussi démocratiser leur utilisation en réduisant les coûts associés aux services. C’est la promesse des drones autonomes (tels que ceux développés par American Robotics), qui réduisent les coûts de conduite des drones en supprimant l’humain de la boucle.

Par ailleurs, les approches non techniques peuvent également contribuer à faire baisser les coûts de l’innovation, grâce au partage des coûts d’investissement entre les agriculteurs (par exemple, par le biais d’institutions collectives locales telles que les coopératives, les chambres d’agriculture ou les instituts techniques) ou entre les agriculteurs et d’autres acteurs tiers. Les coûts pourraient par exemple être partagés avec les compagnies d’assurance (puisqu’une faible exposition au risque induite par l’innovation pourrait entraîner une baisse des primes) ou les autorités locales (puisque les investissements privés peuvent avoir des externalités positives pour les communautés locales). Enfin, les coûts de l’innovation peuvent également être partiellement répercutés sur les consommateurs finaux par le biais de prix de vente plus élevés si les investissements ont un impact établi sur la valeur écologique des cultures produites et si une traçabilité solide est assurée. À cet égard, l’évolution actuelle des habitudes de consommation en matière d’alimentation et de durabilité est un signe positif pour l’innovation dans l’agriculture, reconnu par les investisseurs puisque les montants de financement levés par les secteurs AgTech ont atteint des niveaux record cette année.

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Les démonstrations de la valeur technologique doivent d’abord être réalisées à grande échelle et multipliées au niveau local afin de dépasser les expériences au niveau de la parcelle qui ne suscitent qu’une confiance limitée.

Enfin, les acteurs de l’AgTech peuvent améliorer la valeur perçue et l’adoption de leurs offres par des conceptions simples et faciles à utiliser, ainsi que par une meilleure orientation et formation des utilisateurs. Cette simplicité peut être obtenue en favorisant une intégration sobre dans les écosystèmes numériques existants des agriculteurs (par exemple, éviter les applications supplémentaires pour accéder au service), des exigences limitées en matière d’étalonnage et de maintenance, mais aussi une interopérabilité sans effort avec les autres composants de l’écosystème technologique des agriculteurs. Une façon de garantir la facilité d’utilisation dès la conception est d’impliquer les agriculteurs partenaires dans le processus de développement et d’innovation du produit (comme le préconise par exemple la start-up Karnott).

En ce qui concerne l’orientation des utilisateurs et les formations, plusieurs bonnes pratiques peuvent contribuer à favoriser l’adoption, de l’inscription des agriculteurs affiliés à la commercialisation (par exemple, comme le préconise la start-up Farmitoo) à une présence accrue sur les canaux de communication en ligne préférés des agriculteurs. En effet, les agriculteurs utilisent de plus en plus les réseaux sociaux à l’échelle mondiale (groupes privés sur Facebook, chaînes YouTube, forums spécialisés, etc.) pour obtenir des conseils auprès de leurs pairs et s’engager personnellement auprès de leurs clients finaux (par exemple, les plateformes de diffusion en direct telles que Taobao ont été massivement utilisées par les agriculteurs chinois pendant la crise du Covid-19), créant ainsi des espaces en ligne uniques pour que les acteurs de l’agroalimentaire puissent dialoguer avec leurs potentiels utilisateurs.

Relever les défis alimentaires mondiaux

Bien qu’elle n’ait pas encore atteint son plein potentiel en raison de sa lente démocratisation, l’analyse de la donnée agricole et l’agriculture de précision représentent une partie de la réponse aux défis de l’agriculture de demain car elles peuvent contribuer – grâce à la technologie – à augmenter les rendements tout en rationalisant les coûts et en réduisant la pression sur les écosystèmes. Cependant, l’agriculture de précision devra être couplée à d’autres innovations dépassant la donnée – pas toujours technologiques, allant des biotechnologies à de nouvelles pratiques culturales (par exemple, l’agriculture verticale) ainsi qu’à des chaînes de distribution plus justes et optimisées (par exemple, moins de déchets ; circuits plus courts) – pour relever le défi d’assurer la sécurité alimentaire au niveau mondial tout en construisant des systèmes agricoles et alimentaires durables.

 

Sources:

  • [1] Insee – Tableau de l’économie française –  Exploitations agricoles, Edition 2020
  • [2] Observatoire des usages de l’agriculture numérique
  • [3] Rabobank
  • [4] Food and Agriculture Organization
  • [5] Arvalis

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